Dans le cadre de mes études, je vais travailler sur les représentations de l’océan dans le metal. Je vais me pencher à la fois sur de la littérature et de la musique, et dans ce projet, je me suis dit qu’il pourrait être pertinent de rentrer en contact avec quelques musiciens concernés par la thématique. Par conséquent, vous pouvez vous attendre à retrouver dans le futur plusieurs interviews en lien avec ce travail.

La première d’entre elles est celle du groupe de Sludge basque Horzdun, que je remercie chaudement d’avoir accepté de répondre à mes quelques questions !
Voici le lien de leur Bandcamp, sur lequel vous pouvez écouter leur premier EP, intitulé « Eskifai baten urpeko kondairak »:
https://horzdun.bandcamp.com/

1/ Je dois bien reconnaître que je ne comprends pas un mot de langue basque, mais j’ai été naturellement attiré par l’artwork de votre premier EP, représentant une énorme mâchoire de requin, et j’ai supposé à juste titre par ce que je ressentais dans la musique que ça parlait de la mer. Si je ne dis pas de bêtise, une vague traduction du titre de votre EP nous donne quelque chose comme « Légendes sous-marines », c’est ça ?
Pourquoi avoir choisi l’océan comme thématique ? Est-ce que le choix de la langue basque est relié à ce sujet, vu que le Pays Basque est une région côtière ?

Le titre de l’EP signifie « Légendes aquatiques d’une tripulation » (tripulation = équipage) et Horzdun veut dire “Qui a des dents”, en honneur à un type de requin de notre zone. Dans ce cas, la tripulation c’est nous parce qu’on s’est toujours sentis plus comme une équipe que comme un groupe, et cet album est la divulgation de nos légendes inventées mais influencées. Le choix de la langue basque est simple, c’est notre langue maternelle mais surtout c’est un choix idéologique pour nous, une langue définit un peuple; dans tous nos projets musicaux la première condition a été de maintenir notre langue même si ça rend plus difficile d’exporter notre musique. Le fait de vivre dans un village de la côte a marqué une partie de notre caractère depuis l’enfance, on a tous dans nos familles des pêcheurs, marins… qui nous ont raconté des histoires de voyages, dangers et aventures. Deux de nos pères ont été capitaines, l’un d’un bateau de pêche, l’autre de marine marchande. Quand on s’est lancé dans ce nouveau projet, on a cherché un thème véhiculaire et le choix a été rapide et facile, on parle de ce qu’on connaît.

2/ Que raconte votre EP ? Mythes ? Abysses ? Pêche ? Navigation ? Animaux marins ? Tout à la fois ?

Les thèmes des chansons… on a voulu garder un ton réaliste et éviter la mythologie et les monstres sous-marins pour ce premier disque; mais dans mon cas en particulier, j’adorerais explorer ces thèmes en tant que passionné de Lovecraft, Verne et autres auteurs de cauchemars aquatiques. Les thèmes qu’on a choisis pour cet album sont:
a. Lehen aroia et Azken aroia (première et dernière marée) décrivent le besoin de quitter la terre ferme, partir à l’aventure et le lien entre marin, bateau et mer.
b. Dolu gudaria (le guerrier du deuil) parle d’un crabe noir, et son combat contre la mer sans la beauté que nous, humains, pouvons percevoir en elle. Pour lui, c’est un combat pour la survie.
c. Beruna oinetan (ciment dans les pieds) traite des sacrifices à la mer.
d. Amuitz décrit comment un groupe de rameurs affronte vague à vague la toute puissance de la mer.
e. Begijale hegaldunak (les dévoreurs ailés des yeux) est l’histoire d’un naufragé sur un bout de bois entouré de requins et de mouettes.

3/ Est-ce que vous êtes inspirés par des livres aux histoires maritimes ? Si oui, lesquels ?

J’ai lu pas mal de livres en relation avec la mer. Mes préférés sont sûrement « 20.000 lieues sous les mers », « Le Mythe de Cthulhu », « Sphère » de Michael Crichton, « Octobre rouge » de Clancy, « Le Secret du chant des baleines » de Christopher Moore… Mais j’ai lu des dizaines de bouquins avec des naufragés, tempêtes maritimes, requins, monstres marins et animaux préhistoriques.

4/ Votre clip pour « Azken aroia » utilises des images de mer et de navires associées à des couleurs psychédéliques. Est-ce qu’on peut dire qu’à travers cela vous voulez proposer une expérience visuelle et sonore complètement océanique ? Est-ce que les effets psychédéliques sont là pour accentuer cette expérience ?

La vidéo d’Azken aroia… C’est un bon ami à nous, Paul, qui nous à proposé de s’en occuper et à vrai dire on ne savait pas exactement ce qu’il allait faire avec toutes nos images avec le chroma de fond. Il savait que la thématique maritime devait être respectée. Les effets psychédéliques… On n’en a pas parlé avec lui mais on vient tous du même univers metal, on a vécu les clips de White et Rob Zombie, les premiers clips de Machine Head et Manson avec ces couleurs saturées et ambiances psychos. Quand on a vu le clip, on était très fiers de lui et contents d’avoir un clip de ce style pour partager notre musique.

Regardez le clip, tant que vous y êtes !
https://www.youtube.com/watch?v=D1dsVfU2m2M

5/ La prochaine question est aussi simple que profonde. Qu’est-ce que l’océan représente pour vous, personnellement ?

Notre batteur a vécu l’expérience de pêcher des thons et de passer des journées fatigantes à lutter contre les éléments. Mon prénom, Lur, veut dire Terre, parce que mon père a quitté l’océan pour s’occuper de moi. On a écouté des dizaines d’histoires sur la mer depuis nos enfances. Normalement, ces histoires se déroulaient pendant des tempêtes, des problèmes avec le bateau ou avec les autres membres de la tripulation, les destins exotiques de ces voyages. Historiquement, le Pays Basque a toujours été lié à la mer, les voyages de l’autre côté de l’Atlantique pour pêcher les baleines face à Terre-Neuve, notre drapeau figure encore sur celui de St Pierre et Miquelon… Tous ces éléments forment un tableau dans notre esprit qui mélange l’effroi, la sensation d’impuissance face à la force de l’océan, l’aventure et les merveilles découvertes. Nous sommes nés trop tard pour découvrir des nouvelles terres et trop tôt pour découvrir l’espace, et vu qu’on est faits pour vivre sur terre, on doit s’éloigner d’elle, sortir de notre zone de confort, et nous lancer vers la mer pour découvrir la vraie liberté.

6/ Votre premier EP est sorti en 2018, est-ce que vous avez un album en préparation dans le futur proche ? Si oui, est-ce que vous allez continuer à explorer la mer avec ? Et diriez-vous que parler de la mer est devenu un besoin et que votre musique est la réponse à ce besoin ?

Un des membres du groupe a passé un an et demi hors du Pays Basque à cause de son travail; pendant ce temps on a pu jouer des concerts mais le processus créatif a été très limité. Il va bientôt retourner vivre ici et notre intention est d’avoir un nouvel album avant la fin 2020. On ne sait pas encore sous quel format (un long EP comme le premier ou un LP). On va essayer de jouer avec des structures différentes et sûrement avec un tempo plus accéléré. Les paroles vont continuer à tourner autour de l’océan, comme les allemands Ahab, les français Déluge ou encore le disque Leviathan de Mastodon, mais avec la culture basque comme catalyseur. On a déjà commencé à prendre des idées et sources d’inspiration (par exemple un passage du livre de Bernardo Atxaga, « Obabakoak »). Notre motivation principale est d’améliorer nos paroles et notre musique. Et soyons clairs, si vous n’aimez pas la mer, nous vous haïssons 😉

On a hâte d’entendre de vos nouvelles compos, alors ! Je remercie encore le groupe et Lur de m’avoir si vite répondu, et je vous dis à bientôt pour plus de contenu !

-Hakim